Ce texte doit être le dernier que ma mère ait écrit, quand elle avait déjà la maladie de Parkinson. Il est d'une toute petite écriture saccadée en pattes de mouches, qui remonte en fin de ligne, et il est tout de travers eu bas de la page,à tel point que j'ai eu parfois du mal à le déchiffrer.

Souvent en faction en face de chez nous, il guettait les fillettes d'un oeil coquin, sous la visière grasse de sa vieille caquette. L'autre oeil restait presque toujours fermé. Sous sa moustache grise, je voyais remuer une petite tige de bois qu'il suçotait à longueur de journées, quand il n'avait pas sa pipe. Il se moquait de moi, quand il me voyait bercer le chat comme un petit enfant: " Tu vas le faire crever! Et ne le mets pas au soleil! Les chats n'aiment pas ça!... " Pourtant, que de fois j'avais vu mon Riri se vautrer sur les pierres plates et chaudes du mur du jardin.
Le père Lacope avait une fille, la Constance, une grosse fille aux cheveux noirs en chignon épais, aux yeux noirs rarement ouverts les deux ensemble.Ses deux frères avaient la même manie que leur père: un oeil ouvert, l'autre fermé. Ces deux là me faisaient un peu peur. Ils parlaient peu, mais en ricanant drôlement. Tandis que les frères faisaient un peu de culture avec quatre ou cinq vaches, la Constance tenait au fond de leur cour, une sorte de petite épicerie , où l'on entrait par une marche de pierre usée. La porte s'ouvrait en grinçant, à mesure qu'on entrait. Là dedans,  les haricots secs en vrac voisinaient avec le bidon de pétrole, et les balais en paille de riz. Cette petite boutique sentait bon , un mélange d'odeurs de bois, de pierre, de café, de chicorée, de lentilles en vrac, de pétrole. Sur le comptoir, trônaient les bocaux de bonbons poisseux de toutes les couleurs- les coquelicots me faisaient envie-, les bonbons collaient les uns aux autres, et pour les détacher, la Constance plongeait sa grosse main dans le bocal, grattait avec ses ongles carrés, et finissait par en sortir une poignée. Elle mettait le tout dans un morceau de papier d'emballage qu'elle déchirait à la hâte pour en faire un cornet. " T'as les sous? Fais voir?..."Je lui donnais cinq sous, dix sous... Cela dépendait. Elle regardait attentivement les pièces de son gros oeil noir ouvert-l'autre restait fermé-et me disait: " C'est bon... "Puis se ravisait: " Alors, t'as venue au Fied? T'es en vacances? La mère Janvier va s'ennuyer.Tâche d'être sage..."
Quelquefois son frère , le Jean, entrouvrait la porte de la salle, et me lançait un regard bizarre, de son gros oeil noir. Il avait la même casquette sale et tordue que l'année dernière, la même veste de velours côtelé, les mêmes sabots fendus sur le côté. En prenant de l'âge, je me suis demandée comment vivait cette drôle de famille. Le vieux père Lacope, la fille et ses deux frères, tous célibataires...

Les_deux_frangines_en_1927

Les deux frangines en 1928.