Chaque matin elle descend de sa mansarde jusque dans la courette, derrière la maison. Bandeaux de cheveux noir corbeau, maintenus par une natte tressée en auréole, le visage jauni par les nuits de veille, les yeux sombres, tristes, aux paupières déjà flétries, la bouche amère qui sait pourtant éclater de rire, la môme fait craquer de son pas pressé les marches de bois de l'escalier en colimaçon. Chaque matin, je la vois passer, telle une fresque égyptienne, tête de profil, corps de face, le bras replié en avant, la main en plateau portant un paquet petit, bien fait, toujours de la même grosseur , toujours dans le même papier...
Chaque matin sur le muret de pierre, près de la maisonnette des cabinets, les mêmes carrés de papier soigneusement rincés, sèchent alignés, retenus chacun par  une pierre pour qu'ils ne s'envolent pas. On ne gaspille rien...
" C'est l'heure de partir! La môme a déjà descendu sa tarte!..."
Mais qu'a-t-elle fait du reste, ce qu'on ne peut envelopper dans un papier?... Elle l'a balancé dans le chéneau qui longe le bord de la fenêtre en chien assis, de sa mansarde.

Le Diable, la Diablesse et le Diablotin l'irritent, ou la ravissent, c'est selon. Selon l'humeur, due à la santé, au travail bon ou mauvais, au gain, à la contre-maîtresse de la fabrique, qui l'a réprimandée pour un retard. Ou bien est-ce pour une jalousie inavouée de n'avoir pas eu son homme, elle aussi?
Pierre , moi et notre bébé, sommes l'objet de sa curiosité,de sa convoitise même. Elle ignore ce que peut être un couple, une petite famille comme la nôtre. Elle est une enfant abandonnée. Fruit d'une liaison sans doute inavouable, elle fut confiée à des religieuses qui l'élevèrent. C'est un bien grand mot, quand on sait les brimades et les avilissements qu'elle a dû subir dès son plus jeune âge, habituée à sa vie de privations, de contraintes, de bourrades et de vexations...

Le_Diable__la_Diablesse__et_le_Diablotin_1950

Le Diable, la Diablesse, et le Diablotin, en 1950.