En 1951, mes parents et moi quittèrent Amiens pour l'Alsace : mon père ingénieur agronome, avait trouvé un travail à la Centrale Laitière de Mulhouse (plus tard rebaptisée la CALAS : Coopérative Agricole Laitière Alsace Sud.). Nous avons d'abord été logés un an dans une toute nouvelle maison des mines à Wittelsheim et mon père faisait la route tous les jours en Solex..., puis dans un logement de fonction de la laiterie.

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Nous logions au 2ème étage de la maison en brique à droite, mais cette photo date d'avant 1952, puisqu'il n'y a pas encore les deux autres fenêtres en chien assis.

La Centrale Laitière, que tout le quartier appelait «  La Centrale », avait été installée après la guerre dans les anciens bâtiments de la Brasserie de Mulhouse ouverte en 1903, à cheval sur les communes de Mulhouse et Brunstatt, derrière l'hôpital du Hasenrain. Nous logions au deuxième étage de la grande maison en briques rouges, dans l'allée principale d'accès à l'usine. Le domaine qui devait faire une douzaine d'hectares, comprenait la grande cour avec à gauche les ateliers, où logeait le père Jetter, un ancien prisonnier allemand qui ne parlait pas Français, et qui nous faisait peur. Plus loin la laiterie proprement dite, à droite la lingerie où oeuvrait la si gentille Mme Vogt, puis les anciens locaux de la brasserie convertis en dépendances avec le dépôt et réserves, les chaudières, la glacière et les moteurs, et au fond les garages à camions et camionnettes.

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Vue depuis la fenêtre de ma chambre vers 1960: la cour et le bâtiment de la laiterie.

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La même vue depuis la fenêtre du salon, avec les camions qui attendent de décharger les bidons de lait, et à droite la blanchisserie.

Tous les bâtiments était en briques, sauf la laiterie, construite plus tard et peinte en blanc. Le matin et toute la semaine, même le dimanche, les camions de ramassage des bidons de lait dans les fermes du Sundgau, attendaient leur tour de décharger sur le quai. En hiver, le ronronnement des moteurs diesel qui chauffaient nous réveillaient avant le jour. Il était suivi du bruit que les ouvriers produisaient en cognant le couvercle du dernier bidon ( en alu) ouvert, contre le couvercle du suivant pour l'ouvrir, et celui des bidons qui s'entrechoquaient sur les rouleaux d'acier de la rampe d'accès. Les jours où il n'y avait pas classe, j'attendais l'arrivée d'un chauffeur dont je ne me rappelle pas le nom, pour monter à côté de lui dans son camion, et en attendant son tour, il me racontait sa tournée, les paysages, les fermes, et des anecdotes de vaches. Cette grande cour nous servait le dimanche après-midi de piste d'apprentissage du vélo. De l'autre côté, sur la colline de droite, le parc de l'ancienne brasserie, avec les jardins, les logements de personnels, et l'ancien restaurant et sa terrasse a été notre domaine pendant tout notre enfance jusqu'à l'adolescence, à mes frères et sœur, et moi. La terrasse de l'ancienne brasserie surplombait d'une dizaine de mètres, la rue Damberg qu'on empruntait pour aller le dimanche à la messe à l'église Sainte-Odile de Brunstatt ( où j'ai débuté ma carrière de scout en 62), plus proche que celle du Sacré-Coeur, dont nous dépendions.

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1953, un tour de trotinette sur la terrasse, et au fond on aperçoit le toit de notre logement et la fenêtre de la cuisine.

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Avril 62: Odile et Louise (à l'époque une des fiancées de Pascal) sur le premier plot de brique de la rambarde de la terrasse, on aperçoit en bas les maisons de la rue Damberg.

De là-haut nous avions une vue panoramique sur la partie sud de Mulhouse, et jusqu'aux Vosges. Elle nous servait de piste de patins à roulettes, de jeux collectifs divers, et de support pour toutes sortes de créations graphiques à la craie, avec nos copains, enfants des employés logés sur place. Un hiver, nous y avons même construit tous ensemble avec les copains, un igloo en briques de neige façonnées avec une caissette de vin. Le parc était notre terrain de jeux, à mes frères et sœurs et moi, que nous partagions avec les copains, les deux André, Claudy, Jacqueline, Michel et quelquefois Mairot et Damien. C'était le cadre de guerres entre indiens et cow-boys, de poursuites entre policiers et voleurs, de courses de vélos entre les arbres, de batailles de marrons ou de feuilles mortes, et même de fusil à patate. Il y avait aussi les glissades sur l'herbe du talus raide jusqu'au mur au dessus de la rue, sur des portières de 2CV ou des couvercles de poubelles.

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Hiver 59: la fratrie Renoir et son bonhomme de neige, devant l'entrée de la maison en briques.

En hiver, nous faisions un train de luges pour descendre le chemin vers la rue des vallons, les grands à plat-ventre sur leur luge avec les pieds pris dans la luge suivante, et les petits assis dessus. Les familles d'employés qui occupaient les différents logements, constituaient comme un petit village : outre notre maison où habitaient une secrétaire et son mari au 1er étage, il y avait les bureaux au rez-de chaussée. Dans l'ancien restaurant de la brasserie logeait la famille Fuchs et leurs deux filles Colette et Rolande d'une quinzaine d'années de plus que nous, qui nous rendaient, après nous les avoir achetés, les timbres anti-tuberculeux que nous vendions pour l'école. Et Mr Barth et sa femme, il sentait fort le tabac froid et nous faisait un peu peur avec son grande stature et sa grosse voix à l'accent alsacien prononcé. Il avait un poulailler dans le fond du jardin, dont les dindons s'échappaient parfois et nous poursuivaient en glougloutant. De l'autre côté vivait la famille Klein dont le père ne nous parlait jamais, mais la mère élégante avec sa longue natte enroulée autour de sa tête, nous prêtait en été une couverture et des livres qu'elle installait à l'ombre d'un marronnier. En dessous habitait la famille Haefflinger, dont nos copains André et Claudy et leurs sœurs. Le père travaillait à la laiterie, et la mère était toujours par monts et par veaux avec sa mobylette chargée de commissions. Et sur la colline d'en face qui montait vers la rue Bellevue, il y avait les jardins potagers ouvriers où nous avions juste le droit d'accompagner un adulte, pour aider à ramasser les patates, cueillir les haricots, les groseilles, ou récolter les doryphores. Mais il nous arrivait d'y monter en douce pour chaparder des cerises, des pommes ou des mirabelles. Et si par hasard le père Jetter nous surprenait, c'était une fuite éperdue pour échapper à une engueulade en allemand...

Je me suis éloigné de ce petit monde à la rentrée 1965, quand je suis parti en pension dans le Jura (J'y allais en train et ne rentrais qu'un WE sur deux du samedi 16h au dimanche soir), puis définitivement quand je me suis marié en 72. Mes parents ont quitté l'appartement quelque années plus tard pour habiter en ville.