Le blog de Jean-Marie Renoir

Nouvelles locales vallée Doller-Soultzbach (68). Indianisme. Souvenirs d'enfance.

03 décembre 2008

La gale.

Cette chanson a été composée par les soeurs Buchin, Lucette et Anne-Marie ( que tout le monde appelait Nanette), en réaction contre cette maladie parasitaire qui a affligé les petites gens à la fin de la guerre. Ma mère nous l'a souvent chantée quand on était gamins, mais je ne me rappelle plus l'air. Dommage...

11 février 2009: Mon frère vient de me dire que ces paroles se chantaient sur l'air de " J'aime les bananes", écrite par Ray Ventura en 1936.

Ma soeur a la gale                                          Cette affreuse bête
Mes parents aussi                                           Le jour et la nuit
Depuis la décale                                             Me dévore dans mon lit
Jusqu'à ces jours-ci                                        Ayez pitié de nous
                                                                  Vous qui méconnaissez la chose
Moi, comme eux je gratte                                C'est à vous rendre fou
Ah! Que ça me cuit!                                       A vous rendre chaque jour la vie
Surtout le soir et la nuit                                         morose
Ayez pitié de nous                                          Jacquet le pharmacien
Vous qui dormez comme des anges                    Rit de notre mésaventure
Nous sommes fous jaloux                                 Il m'a dit: " Frotte bien
De votre sommeil, sans rien qui vous dérange      Ecorche-toi avec la brosse la plus
                                                                               dure                   

Hélas! J'ai la gale                                            Quand le sang coulera
Et ma soeur aussi                                            Mets sur tes boutons ce liquide
Je me sens tout'pâle                                        Puis, quand ça séchera
Mon corps est farci.                                        Enduis ton corps d'acide.

                                            Lorsque la nuit descend
                                            Nous n'avons qu'une chose à faire
                                            C'est de nous mettre en sang
                                            Nous faisons notre purgatoire sur terre.

                              

Les_deux_frangines_1944

                         Les soeurs Buchin, à l'époque de la gale, à la fin de la guerre.                                          

02 décembre 2008

La tarte. ( Amiens 1950.)

Chaque matin elle descend de sa mansarde jusque dans la courette, derrière la maison. Bandeaux de cheveux noir corbeau, maintenus par une natte tressée en auréole, le visage jauni par les nuits de veille, les yeux sombres, tristes, aux paupières déjà flétries, la bouche amère qui sait pourtant éclater de rire, la môme fait craquer de son pas pressé les marches de bois de l'escalier en colimaçon. Chaque matin, je la vois passer, telle une fresque égyptienne, tête de profil, corps de face, le bras replié en avant, la main en plateau portant un paquet petit, bien fait, toujours de la même grosseur , toujours dans le même papier...
Chaque matin sur le muret de pierre, près de la maisonnette des cabinets, les mêmes carrés de papier soigneusement rincés, sèchent alignés, retenus chacun par  une pierre pour qu'ils ne s'envolent pas. On ne gaspille rien...
" C'est l'heure de partir! La môme a déjà descendu sa tarte!..."
Mais qu'a-t-elle fait du reste, ce qu'on ne peut envelopper dans un papier?... Elle l'a balancé dans le chéneau qui longe le bord de la fenêtre en chien assis, de sa mansarde.

Le Diable, la Diablesse et le Diablotin l'irritent, ou la ravissent, c'est selon. Selon l'humeur, due à la santé, au travail bon ou mauvais, au gain, à la contre-maîtresse de la fabrique, qui l'a réprimandée pour un retard. Ou bien est-ce pour une jalousie inavouée de n'avoir pas eu son homme, elle aussi?
Pierre , moi et notre bébé, sommes l'objet de sa curiosité,de sa convoitise même. Elle ignore ce que peut être un couple, une petite famille comme la nôtre. Elle est une enfant abandonnée. Fruit d'une liaison sans doute inavouable, elle fut confiée à des religieuses qui l'élevèrent. C'est un bien grand mot, quand on sait les brimades et les avilissements qu'elle a dû subir dès son plus jeune âge, habituée à sa vie de privations, de contraintes, de bourrades et de vexations...

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Le Diable, la Diablesse, et le Diablotin, en 1950.

Le père Lacope.

Ce texte doit être le dernier que ma mère ait écrit, quand elle avait déjà la maladie de Parkinson. Il est d'une toute petite écriture saccadée en pattes de mouches, qui remonte en fin de ligne, et il est tout de travers eu bas de la page,à tel point que j'ai eu parfois du mal à le déchiffrer.

Souvent en faction en face de chez nous, il guettait les fillettes d'un oeil coquin, sous la visière grasse de sa vieille caquette. L'autre oeil restait presque toujours fermé. Sous sa moustache grise, je voyais remuer une petite tige de bois qu'il suçotait à longueur de journées, quand il n'avait pas sa pipe. Il se moquait de moi, quand il me voyait bercer le chat comme un petit enfant: " Tu vas le faire crever! Et ne le mets pas au soleil! Les chats n'aiment pas ça!... " Pourtant, que de fois j'avais vu mon Riri se vautrer sur les pierres plates et chaudes du mur du jardin.
Le père Lacope avait une fille, la Constance, une grosse fille aux cheveux noirs en chignon épais, aux yeux noirs rarement ouverts les deux ensemble.Ses deux frères avaient la même manie que leur père: un oeil ouvert, l'autre fermé. Ces deux là me faisaient un peu peur. Ils parlaient peu, mais en ricanant drôlement. Tandis que les frères faisaient un peu de culture avec quatre ou cinq vaches, la Constance tenait au fond de leur cour, une sorte de petite épicerie , où l'on entrait par une marche de pierre usée. La porte s'ouvrait en grinçant, à mesure qu'on entrait. Là dedans,  les haricots secs en vrac voisinaient avec le bidon de pétrole, et les balais en paille de riz. Cette petite boutique sentait bon , un mélange d'odeurs de bois, de pierre, de café, de chicorée, de lentilles en vrac, de pétrole. Sur le comptoir, trônaient les bocaux de bonbons poisseux de toutes les couleurs- les coquelicots me faisaient envie-, les bonbons collaient les uns aux autres, et pour les détacher, la Constance plongeait sa grosse main dans le bocal, grattait avec ses ongles carrés, et finissait par en sortir une poignée. Elle mettait le tout dans un morceau de papier d'emballage qu'elle déchirait à la hâte pour en faire un cornet. " T'as les sous? Fais voir?..."Je lui donnais cinq sous, dix sous... Cela dépendait. Elle regardait attentivement les pièces de son gros oeil noir ouvert-l'autre restait fermé-et me disait: " C'est bon... "Puis se ravisait: " Alors, t'as venue au Fied? T'es en vacances? La mère Janvier va s'ennuyer.Tâche d'être sage..."
Quelquefois son frère , le Jean, entrouvrait la porte de la salle, et me lançait un regard bizarre, de son gros oeil noir. Il avait la même casquette sale et tordue que l'année dernière, la même veste de velours côtelé, les mêmes sabots fendus sur le côté. En prenant de l'âge, je me suis demandée comment vivait cette drôle de famille. Le vieux père Lacope, la fille et ses deux frères, tous célibataires...

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Les deux frangines en 1928.

01 décembre 2008

C'est le jour de foire!

Tous les premiers lundis du mois, la foire se tient le long de la rue de la République. Je suis toute excitée. Je sais que maman m'y emmènera après la classe. La première sortie de l'école attendra l'autre sous le porche. Maman me prend par la main, et nous partons.
Les stands des forains sont alignés de chaque côté de la rue. Que de choses! Que de monde! Les paysans de la montagne s'interpellent, les marchands lancent leurs appels à gorge déployée: " Voyez! Ma p'tite dame! Mes jolies robes, mes beaux gilets! Achetez, achetez!Aujourd'hui on brade!.."
Plus loin, cest le marchand de vaisselle. Il empile les assiettes par douzaines, en rajoute une, puis deux, puis quatre. Personne ne se décide à acheter. Il en prend deux et les casse sur le bord du trottoir! Les badauds s'arrêtent, intrigués. On entend les bruits de vaisselle lancée par terre. Maman, Pourquoi???
Aussitôt quelques personnes se décident à acheter quelques assiettes, deux bols, un plat... et le marchand se met à rire. Je ne sais que penser ...
Ce qui m'intéresse le plus, c'est l'étalage de bijoux, un peu plus loin. Des colliers multicolores, des bracelets en métal doré ou blanc, des broches brillantes piquées sur des carrés de velours noir, tout cela m'éblouit. Mais ce que je préfère, ce sont les petites bagues, enfouies dans la sciure de bois, et qu'il faut chercher du bout du doigt pour les essayer et les choisir. Mes préférées sont les coccinelles rouges, ou les myosotis bleus. Si j'ai eu une bonne note à l'école, maman accepte de m'en acheter une. Pendant que je choisis, j'entends la voix d'un monsieur qui parle derrière moi: " Ah! Voilà Lucette qui cherche sa bague habituelle!..."Je me retourne, c'est monsieur Armand qui me sourit d'un air moqueur. Il sait que chaque jour de foire,je m'arrange pour entraîner maman vers ce banc de bijoux. Il se moque un peu de moi, mais ça m'est égal. J'ai trouvé mon bonheur cette fois encore, et maman me sourit gentiment. Elle aussi aime bien les bijoux,mais les siens sont des vrais. Ce sont des cadeaux de papa...

Lucette_en_33

Lucette en 1933

Lucette_1933

Chez la grand'mère du Fied( 1930-32)

Nous nous trouvons tous réunis pour quelques jours de vacances, au " Coin du dessus". Pourquoi tous? Chez cette grand'mère très nerveuse, vite agacée par un changement dans ses habitudes de vieille femme solitaire? La Lucie, l'autre grand'mère de nos cousins est-elle absente du " coin du bas"? Je ne le saurai jamais... Donc, nous sommes tous là, les deux familles, ma tante Hortense, soeur de maman, l'oncle Henri, si beau que je rêve de me marier avec lui quand je serai grande, notre cousine Madeleine mon aînée de 3 ans, et les deux bébés. Ces deux jumelles ne se ressemblent pas, sauf pour crier ensemble quand elles ont très faim. Serrées dans leurs maillots, couchées en tête-bêche dans leur grande corbeille à lessive, elles nous cassent les oreilles en attendant leurs biberons. Moi qui n'ai à la maison qu'une grande soeur de 5 ans et demi plus âgée que moi, - et qui est cul et chemise avec Madeleine, à ce que dit la grand'mère- je trouve cela à la fois très mignon, très encombrant et très fatiguant. Aussi, je vais faire un tour dans la grange. Le parfum du foin sec me chatouille les narines, et me remplit d'aise. Le sol de terre battue, les murs rugueux et gris, les grosses poutres garnies ça et là de toiles d'araignées et de brins de foin frémissants, la haute charpente pointue au dessus de ma tête, avec sa lucarne pâle et trouble au faîte du toit. Tout cela, je le retrouve chaque fois avec bonheur. Les yeux fermés, je suis sûre d'être au Fied. Dans l'écurie ( en Franche-Comté, on ne dit pas " étable") les vaches ont laissé leurs traces fumantes et acides. Il faut faire attention de ne pas marcher dedans. Frrrt, le chat s'est faufilé par la chatière percée dans le bas de la porte. Quelques poules se baladent en picorant par-ci, par-là. Elles ne sont pas dégoûtées, à gratter, regarder, hésiter, puis à planter dans ce fouilli leur bec dur. Par l'autre porte , ouverte sur la cour, elles viennent en se dandinant vers le bord du grillage du poulailler. Hop! un brin d'herbe, hop, une mouche. Deux grosses poules brunes se battent pour une magnifique émeraude qu'elles ont repérée entre deux cailloux. Pauvre scarabée, le voilà en morceaux. Pas de jalouses, pour une fois chacune aura sa part. Quel festin de reines...Voilà que j'entends des bruits de pas venant de derrière la maison. Des pas de cheval. Oui, au détour du chemin, je vois apparaitre deux magnifiques chevaux de couleur châtaigne, montés par deux gendarmes, fiers dans leur uniforme sombre garni d'argent. Les montures secouent plusieurs fois leurs belles têtes fines, comme pour saluer le village. Impressionnée, et un tantinet peureuse, je reste avec prudence derrière le grillage du poulailler.Les cavaliers saluent le vieux père Lacope, assis en face sur une ancienne borne de pierre.. Puis ils continuent leur tournée. Quelle émotion! Deux chevaux, avec deux gendarmes! Quel évènement pour une petite fille émotive et curieuse à la fois. Chez nous, en ville, les gendarmes font leurs tournées à bicyclettes, c'est plus moderne...mais beaucoup moins joli!

Plus tard...

Il est onze heures, je rentre de l'école avec maman. Dans la boîte aux lettres, elle trouve le courrier. Tiens, une enveloppe de la grand'mère! Je reconnais son écriture hésitante, tremblée, avec des lettres trop grandes et désordonnées.

" Elle est sûrement malade" dit maman. En effet,nous apprenons que la grand'mère du Fied nous demande d'aller la voir le plus vite possible. Elle a des vomissements et ne peut rien avaler. Maman a un petit geste nerveux. Bien sûr, une fois de plus, grand'mère a dû retourner son jardin et se détraquer l'estomac. Depuis mon plus jeune âge, j'entends parler , dans la famille, des ulcères de ma grand'mère.

Le dimanche suivant, nous partons au Fied avec la B14 Citroën. Je suis fière de notre voiture, de sa couleur beige avec des liserés noirs. Toujours bien entretenue, les vitres brillantes, les chromes luisants, l'intérieur doublé de lainage beige à tous petits dessins géométriques. La banquette arrière où nous nous installons, ma soeur et moi, est très confortable, et je m'endors souvent.Si le soleil nous gêne, nous pouvons tirer de jolis rideaux de soie crème, et nous nous sentons chez nous.

Nous quittons Salins, puis Marnoz où les jardins sont fleuris. Puis Poligny et sa rue bordée de belles maisons anciennes. A la sortie, il faut monter la côte pour arriver sur le plateau, d'où l'on domine toute la plaine qui s'étend jusqu'à la Bresse. Le moteur chauffe, la route est poudreuse, les arbres qui la bordent sont blanchis. Puis, après Plasne, nous longeons les prés, les bois,les pâturages avec les belles vaches rouges et blanches que j'aime tant. Enfin nous voyons de loin la statue du Sacré Coeur, qui domine le " dessus des puits". Mon coeur bat, nous nous approchons de ce cher village qui n'est pas coquet et toujours souillé de bouses de vaches, mais qui chaque fois fait chanter un petit air dans ma tête.

La maison de la grand'mère se trouve à un coude de la rue. Sur le côté, la fenêtre de la chambre a les volets clos. C'est mauvais signe. La grand'mère n'a pas pu se lever. La voiture s'arrête. Nous descendons . Nous avons mis nos robes d'été, nos socquettes blanches et nos souliers vernis. " Arrangez-vous pour ne pas vous salir, a dit maman. Avec toute cette chougne...". Dans la grande cuisine dallée de pierre, il fait presque froid. Sur la table, des bols, des miettes, un peu de beurre sur une assiette, et un pot à lait. Personne. Au fond, la porte de la chambre est grande ouverte. Il fait sombre. J'aperçois la grand'mère dans son lit. Elle est très pâle, maigre, décoiffée, et porte une camisole bordée de plumetis sous un grand châle de laine noire. Une drôle d'odeur me frappe. La maladie, sans doute...Nous l'embrassons.

Elle nous demande de nous assoir et se met à raconter ses ennuis. Maman fait le café, papa se cale à demi assis sur la crosse de sa canne, et écoute en clignant d'un oeil. Je m'ennuie un peu ici, il fait trop sombre. Je finis par retrouver du regard tous les objets familiers de cette chambre. Le gros édredon rouge du lit, le crucifix noir à la tête du lit, l'étagère avec ses vierges de Lourdes plus ou moins casées, mais pieusement conservées, et garnies de fleurs en papier et de bougies de travers.

Ah, la grande horloge comtoise, bien calée entre la porte et le grand placard. C'est un personnage, cette horloge, avec sa caisse peinte, garnie d'un médaillon à la base, représentant une petite fille en robe bleue, et portant un bouquet de fleurs des champs. J'admire aussi le cadran et le lourd balancier de laiton doré, aux moulures compliquées, torsadées et fleuries. Quelle merveille! Quels souvenirs elle représente, elle qui continue à compter les heures inlassablement depuis tant d'années...

                                La_B14_en_1930

                                     La fameuse B14 Citroën, sur la route du Fied ( 39 )

                                                                           

28 novembre 2008

La Ozo. ( elle s'appelait Loiseau)

Je n'ai pas encore l'âge d'aller à la maternelle. C'est avec la " Ozo", qui me garde, que je passe mes journées.Elle me fait des bulles de savon en plongeant ses mains dans la mousse de la lessive, et souffle entre ses doigts. Des bulles dorées, vertes et roses s'échappent de temps en temps de sa main rougie. Elle rit autant que moi. Je l'aime.
L'après-midi, s'il fait beau, elle m'emmène promener sur la route du cimetière, ou sur le chemin de la " plaine". Elle me fait goûter aux mûres, à l'oseille sauvage, aux fleurs de cytises. Je tire avec elle une petite charrette bleue, où nous entassons de l'herbe pour ses lapins. Parfois la Ozo, qui porte une longue blouse de satinette noire, s'arrête, écarte les pieds, et je vois bientôt ruisseler un liquide jaunâtre dans la poussière blanche du chemin. Je ne me pose pas de questions, c'est habituel, et tout naturel chez elle.
Quand maman n'est pas encore rentrée de l'école, la Ozo m'emmène chez elle.Il faut descendre une ruelle sombre et caillouteuse, puis ouvrir la porte basse de la maison, monter un escalier de bois en colimaçon qui craque sous nos pas. Je me tiens à une grosse corde qui s'enroule autour de la poutre. Le chat est là, qui nous attend en faisant le gros dos, et la queue en point d'interrogation. Son poil roux est soyeux. Nous entrons dans la cuisine. L'odeur de pipi de chat me pique les narines. Minet a l'habitude d'aller se soulager dans la caisse à sciure ; tout cela sera brûlé dans le poêle " 4 pattes" en fonte. Une marmite d'eau bouillante chante et le feu ronfle. Il fait bon. La Ozo fend des marrons, nous les mangerons quand ils auront rôti et craqué sur la plaque du fourneau.

Quelquefois, sa soeur Joséphine vient boire le café. Elle est grosse, lourde, ses cheveux gris forment un gros chignon au dessus de sa tête.Je suis intriguée par l'épaisseur de ses verres de lunettes, à cheval sur son gros nez rouge. J'aime bien la Joséphine, elle rit beaucoup, et chante souvent " Viens Poupoule, viens ..." ou "Ma tonkinoise", d'une voix claire et gaie. En face d'elle, la Ozo s'est assise et parcourt le journal. Moi, je suis grimpée derrière elle, entre le dossier de sa chaise et son dos. Je délie son chignon, et ses jolis cheveux frisés s'étalent sur ses épaules. " Je peux te coiffer " à la madeleine?" Elle ne répond pas, mais elle rit. Avec un grand peigne noir, je démêle ses ondulations. Que ses cheveux sont doux! La Ozo a beaucoup de patience, et ne me gronde jamais.

Une fois la lampe allumée, c'est alors que le père Ozo , son mari, rentre de la vigne ou du jardin, ou de la cave. Quand il est passé à la cave, il ne sait plus très bien ce qu'il dit, ni ce qu'il fait. Quelquefois, sa femme l'envoie promener en le grondant: " Grand veau!..." crie-t-elle. Lui, cligne de l'oeil, et répond" Oui maman!", et va s'affaler dans le vieux fauteuil voltaire de la tante.

Dans la chambre, en effet, au fond d'un lit de noyer, sous un énorme édredon, il y a " la vieille". C'est une tante qui a échoué là, et que l'on soigne tant bien que mal. Elle végète dans cette pièce, d'où je ne l'ai jamais vue sortir. Le soir, la suspension à abat-jour d'opaline verte répand une lumière blafarde sur les meubles et le lit. J'ai le devoir de lui dire bonjour, sur le pas de la porte. Il ne faut pas la fatiguer. De loin, j'aperçois sur la commode, deux statuettes de fonte qui me plaisent beaucoup: l'une c'est le " Charlot", l'autre une chanteuse des rues avec un petit chapeau directoire et une guitare. Les statuettes sont ternie, décolorées, mais très expressives. Il y a aussi un petit coffret que la Ozo emporte de temps en temps à la cuisine, et pour me faire plaisir, elle me permet de regarder les quelques bijoux de verroterie qu'il contient.

Tout est calme. Je contemple le contenu du précieux coffret, j'entends ronfler le feu, et la vieille pendule comtoise égraine ses tic-tacs réguliers. Le disque de cuivre passe sagement devant la lunette, revient, repart, revient, repart...

Souvent, le père Ozo a le coeur gai.il m'embrasse et sa moustache grise et dure me pique la joue. Il me porte et me dépose sur la commode. La Ozo a sorti du tiroir des jupons de dentelle noire gansés de soie, qu'elle m'enroule autour de la taille et des épaules. Tous deux se mettent à chanter pour que je danse, perchée sur la commode. Quelle joie! Quelle douceur de vivre. On est bien chez la Ozo...

Le père Ozo est marchand de légumes et vigneron. La vigne; c'est pour son propre vin, il n'en vend pas.  Mais il a , sous la maison, une cave magique, avec un sol de terre battue, des voutes de pierre sombres et fraîches qui s'enfoncent dans la nuit. Les gros tonneaux m'impressionnent, je ne m'éloigne pas de la porte d'entrée. Justement, sur une poutre près du premier tonneau, il y a deux verre. Un ordinaire, et un joli petit verre décoré qui m'est réservé, pour goûter la piquette. Elle pique la langue, c'est un peu âpre pour mon goût de toute petite fille, mais je veux faire comme eux. J'apprends...En sortant, la Ozo n'oublie pas de refermer à double tour la porte cintrée, avec une énorme clé qu'elle enfouit dans la poche de sa grande blouse noire.

A la nuit tombée, elle me ramène à la maison, où maman prépare le souper et papa donne une leçon de violon. Ca grince, ce n'est pas très harmonieux. Et le même morceau, la même étude, sont rabachés des semaines , des mois durant, ce qui énerve souvent maman. Ma soeur, appliquée, de gros dictionnaires autour d'elle, est en train de faire ses devoirs.Le feu ronfle, le riz bouillonne et déborde de la casserole. La lampe nous éclaire doucement au-dessus de la table. Près de la fenêtre, j'aperçois dans la rue noire de la nuit, les lumières des maisons qui clignotent. La lourde sihouette du Fort St André se fond dans l'obscurité. C'est le soir...

                                      Lucette_1925

                                                         Ma grand'mère et ma mère.

                                      Je n'ai malheureusement pas retrouvé de photo de la Ozo...

Mes premiers souvenirs.(1926-1928)

Je dois avoir 18 mois, 2 ans peut-être. Je suis couchée sur le dos, la tête à la renverse, sur les genoux de maman. Je vois la cuisine à l'envers. Maman me tient les jambes en l'air, par les pieds, et je sens le gant de toilette humide, chaud et savoureux me frotter énergiquement les fesses, puis le bas-ventre. Je trouve cela agréable.Puis elle me frictionne vivement avec une serviette chaude...
Plus tard, c'est le soir, après le souper, nous restons ensemble autour de la table, sous la lampe. Maman nous a donné comme dessert, à ma soeur et a moi, des petits beurres et de la confiture. Je croque les dents du biscuit aux quatre coins, puis les petites dents du bord. Et ainsi de suite en tournant autour de ce qui reste de gâteau. Je me sens fatiguée. Je vais sur les genoux de ma mère, la tête contre sa poitrine où j'entends résonner sa voix. Je sens l'odeur de sa peau près de son cou, je suis bien. Elle parle avec papa, et ma grande soeur.

Dans la Torpédo de Mr Gadriot.

Je dois avoir deux ans. Je me vois dans une grande voiture. Je suis assise sur un siège en moleskine noire. Au dessus de moi, je vois et j'entends vibrer la capote de toile noire, et les vitres en mica jaunâtre. On ne distingue pas grand'chose et je ne suis pas très rassurée. Je sens mon col de mouflon blanc me chatouiller le menton.

Le soir.

Le soir, avant de me déshabiller pour aller au lit, je vais quelques fois manger mon petit-beurre dans la caisse à bois ( toutes les familles du Jura se chauffent au bois, et rangent les bûches dans une caisse à couvercle, dans un coin de la cuisine.) J'aime cette odeur de bois sec, mais l'écorce me gratte les cuises. Ma soeur vient près de moi, à côté de la caisse. Il fait un peu sombre dans ce coin de la cuisine, mais je suis bien...
Souvent le matin, au réveil, j'entends maman ou papa rouspéter contre les souris qui ont fait des dégâts dans le placard, au fond de la corbeille à linge. Papa a tendu une souricière la veille au soir. Si, au matin, une souris est prise , je le supplie de ne pas noyer cette jolie petite bête avant que je sois partie pour l'école.Tout en déjeunant, j'observe son joli nez rose et pointu, qu'elle enfonce dans chaque trou du grillage, les yeux  comme de brillantes perles noires, ses fines moustaches et son pelage soyeux. Je touche le bout de sa queue qui traîne quelquefois hors de la petite cage...

Les jeudis.

Le jeudi, maman reste à la maison. Elle ne travaille pas. Elle fait beaucoup de ménage. Elle porte ne robe de chambre couleur bordeaux et couvre ses cheveux épas d'une charlotte de linon à volant. Ma soeur etmopi, nous restons au lit plus longtemps pour lire un peu.Je suis fidèle aux contes de Perrault, puis plus tard, j'ai lu un peu le magasine " Mickey". Ma préférence va à Pim, Pam et Poum, et " la petite Annie". Je regarde longuement les gâteaux que la tante Pim met à refroidir sur le rebord de la fenêtre, dégoulinant de grème, de mousse au chocolat ou de coulis de fraise. J'envie aussi les sucettes énormes des quatre gamis, plus espiègles les uns que les autres, Pam, Poum, Adolf et Léna. J'ai un penchant pour le Capitaine , dont la grosse moustache noire et raide come une brosse, me rappelle celle du père Ozo...

Les contes d'Andersen! Ah, que j'ai pleuré en les lisant seule dans mon lit. Puis " Sans famille", les " voyages de Mirlinette", " Mademoiselle Mimi à Paris", les "Contes des cent et un matins"...

Les vacances.

Nous devons aller passer quelques semaines au Fied, chez la grand-mère, la mère de Maman. Mes parents n'ont pas encore d'auto.Il nous faut aller à la gare de Salins à pied, pour prendre le train. Quelle joie! Les valises sont bouclées, la mienne et celle de ma soeur sont en osier tressé. C'est joli, mais ça gratte quand elle frotte la jambe en marchant.Notre gare est petiite. C'est un cul-de-sac ferroviaire: on ne va pas plus loin. Aussi, elle n'assure qu'un départ et une arrivée par jour pour les voyageurs, comme pour les marchandises. Les wagons sont en bois, les sièges-banquettes, comme des bancs de jardin, peints en marron. Nous nous installons, le chef de gare siffle, les portes claquent.Le train part lentement. Nous nous éloignons peu à peu des dernières maisons et de leurs jardinets, puis c'est la vallée de St Joseph, sorte de gorge au fond de laquelle serpente la route, le chemin de fer, et les eaux de la Furieuse. La fum&ée blnche passe en petits flocons devant la vitre du compartiment, etnous cache les branches des arbres et les rochers. Un petit tunnel, où j'ai un peu peur dunoir, mais d'où nous sortons vite pour nous trouver sur le viaduc. Le vide, au dessous de nous, m'effraie un peu, mes parents sont souriants,nous n'avons rien à craindre.Quelquezs coupsde sifflet de la locomotive à vapeur, nous indique que nous retrouvons la terre ferme, parmi les champs, les vignes et les vergers.

Mouchard! Mouchard! Tout le monde descend! Il faut prendre le train de Poligny, puis attendre la navette de Guillot, qui sillonne tout leplateau, pour amener lesvoyageurs à leurs villages. La guimbarde monte péniblement la côte. La route est poussièreuse,nous laissons un nuage blanc derrière nous. Petit à petit les rues, les toits, les clochers de Poligny d'éloignent. Nous sommes à Plasne. Encore trois kilomètres, et nous débarquons chez la grand'mère.

                              Lucette_1an

                                                          Lucette a 18 mois.

Marie_Louise_et_Octave_Buchin_1917

Marie-Louise et Octave Buchin, mariés le 2 mai 1910.




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