Je n'ai pas encore l'âge d'aller à la maternelle. C'est avec la " Ozo", qui me garde, que je passe mes journées.Elle me fait des bulles de savon en plongeant ses mains dans la mousse de la lessive, et souffle entre ses doigts. Des bulles dorées, vertes et roses s'échappent de temps en temps de sa main rougie. Elle rit autant que moi. Je l'aime.
L'après-midi, s'il fait beau, elle m'emmène promener sur la route du cimetière, ou sur le chemin de la " plaine". Elle me fait goûter aux mûres, à l'oseille sauvage, aux fleurs de cytises. Je tire avec elle une petite charrette bleue, où nous entassons de l'herbe pour ses lapins. Parfois la Ozo, qui porte une longue blouse de satinette noire, s'arrête, écarte les pieds, et je vois bientôt ruisseler un liquide jaunâtre dans la poussière blanche du chemin. Je ne me pose pas de questions, c'est habituel, et tout naturel chez elle.
Quand maman n'est pas encore rentrée de l'école, la Ozo m'emmène chez elle.Il faut descendre une ruelle sombre et caillouteuse, puis ouvrir la porte basse de la maison, monter un escalier de bois en colimaçon qui craque sous nos pas. Je me tiens à une grosse corde qui s'enroule autour de la poutre. Le chat est là, qui nous attend en faisant le gros dos, et la queue en point d'interrogation. Son poil roux est soyeux. Nous entrons dans la cuisine. L'odeur de pipi de chat me pique les narines. Minet a l'habitude d'aller se soulager dans la caisse à sciure ; tout cela sera brûlé dans le poêle " 4 pattes" en fonte. Une marmite d'eau bouillante chante et le feu ronfle. Il fait bon. La Ozo fend des marrons, nous les mangerons quand ils auront rôti et craqué sur la plaque du fourneau.

Quelquefois, sa soeur Joséphine vient boire le café. Elle est grosse, lourde, ses cheveux gris forment un gros chignon au dessus de sa tête.Je suis intriguée par l'épaisseur de ses verres de lunettes, à cheval sur son gros nez rouge. J'aime bien la Joséphine, elle rit beaucoup, et chante souvent " Viens Poupoule, viens ..." ou "Ma tonkinoise", d'une voix claire et gaie. En face d'elle, la Ozo s'est assise et parcourt le journal. Moi, je suis grimpée derrière elle, entre le dossier de sa chaise et son dos. Je délie son chignon, et ses jolis cheveux frisés s'étalent sur ses épaules. " Je peux te coiffer " à la madeleine?" Elle ne répond pas, mais elle rit. Avec un grand peigne noir, je démêle ses ondulations. Que ses cheveux sont doux! La Ozo a beaucoup de patience, et ne me gronde jamais.

Une fois la lampe allumée, c'est alors que le père Ozo , son mari, rentre de la vigne ou du jardin, ou de la cave. Quand il est passé à la cave, il ne sait plus très bien ce qu'il dit, ni ce qu'il fait. Quelquefois, sa femme l'envoie promener en le grondant: " Grand veau!..." crie-t-elle. Lui, cligne de l'oeil, et répond" Oui maman!", et va s'affaler dans le vieux fauteuil voltaire de la tante.

Dans la chambre, en effet, au fond d'un lit de noyer, sous un énorme édredon, il y a " la vieille". C'est une tante qui a échoué là, et que l'on soigne tant bien que mal. Elle végète dans cette pièce, d'où je ne l'ai jamais vue sortir. Le soir, la suspension à abat-jour d'opaline verte répand une lumière blafarde sur les meubles et le lit. J'ai le devoir de lui dire bonjour, sur le pas de la porte. Il ne faut pas la fatiguer. De loin, j'aperçois sur la commode, deux statuettes de fonte qui me plaisent beaucoup: l'une c'est le " Charlot", l'autre une chanteuse des rues avec un petit chapeau directoire et une guitare. Les statuettes sont ternie, décolorées, mais très expressives. Il y a aussi un petit coffret que la Ozo emporte de temps en temps à la cuisine, et pour me faire plaisir, elle me permet de regarder les quelques bijoux de verroterie qu'il contient.

Tout est calme. Je contemple le contenu du précieux coffret, j'entends ronfler le feu, et la vieille pendule comtoise égraine ses tic-tacs réguliers. Le disque de cuivre passe sagement devant la lunette, revient, repart, revient, repart...

Souvent, le père Ozo a le coeur gai.il m'embrasse et sa moustache grise et dure me pique la joue. Il me porte et me dépose sur la commode. La Ozo a sorti du tiroir des jupons de dentelle noire gansés de soie, qu'elle m'enroule autour de la taille et des épaules. Tous deux se mettent à chanter pour que je danse, perchée sur la commode. Quelle joie! Quelle douceur de vivre. On est bien chez la Ozo...

Le père Ozo est marchand de légumes et vigneron. La vigne; c'est pour son propre vin, il n'en vend pas.  Mais il a , sous la maison, une cave magique, avec un sol de terre battue, des voutes de pierre sombres et fraîches qui s'enfoncent dans la nuit. Les gros tonneaux m'impressionnent, je ne m'éloigne pas de la porte d'entrée. Justement, sur une poutre près du premier tonneau, il y a deux verre. Un ordinaire, et un joli petit verre décoré qui m'est réservé, pour goûter la piquette. Elle pique la langue, c'est un peu âpre pour mon goût de toute petite fille, mais je veux faire comme eux. J'apprends...En sortant, la Ozo n'oublie pas de refermer à double tour la porte cintrée, avec une énorme clé qu'elle enfouit dans la poche de sa grande blouse noire.

A la nuit tombée, elle me ramène à la maison, où maman prépare le souper et papa donne une leçon de violon. Ca grince, ce n'est pas très harmonieux. Et le même morceau, la même étude, sont rabachés des semaines , des mois durant, ce qui énerve souvent maman. Ma soeur, appliquée, de gros dictionnaires autour d'elle, est en train de faire ses devoirs.Le feu ronfle, le riz bouillonne et déborde de la casserole. La lampe nous éclaire doucement au-dessus de la table. Près de la fenêtre, j'aperçois dans la rue noire de la nuit, les lumières des maisons qui clignotent. La lourde sihouette du Fort St André se fond dans l'obscurité. C'est le soir...

                                      Lucette_1925

                                                         Ma grand'mère et ma mère.

                                      Je n'ai malheureusement pas retrouvé de photo de la Ozo...